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« Il ne tenait pas en place. Mais lui, qui était-il ? C’est sans doute parce qu’il ne le savait pas qu’il ne tenait pas en place pour un jour peut-être découvrir qui il était, vraiment.

Pendant des années, suivant l’exemple de ses parents, il avait été antiquaire, il avait des clients partout dans le monde, il gagnait beaucoup d’argent. Il parcourait les ventes aux enchères dans les villes de province, proposait un prix d’achat nettement supérieur à celui annoncé par le commissaire-priseur. Il ne laissait pas le temps de surenchérir à d’éventuels autres acquéreurs. Il fallait faire vite, toujours très vite, pour emporter le morceau. Même tactique au moment des successions quand la famille du défunt hésitait, se disputait : vite, sortir le carnet de chèques, couper court aux discussions, partir en emportant dans sa camionnette de vieilles armoires normandes, très prisées des Américains, des tableaux de petits maîtres que la famille croyait sans valeur. Ces meubles, ces tableaux, il les vendait beaucoup plus cher que leur prix, pourtant raisonnable, d’acquisition.

Tout son art était là : décider tout de suite, ne pas laisser aux vendeurs le loisir de discuter, de négocier. Affaire conclue ou non. Pas de temps à perdre. Albin était un homme pressé.

Soudain, il en eut assez du commerce des antiquités. Il acheta un bateau, un magnifique voilier, avec l’intention de faire le tour du monde, mais il se borna à naviguer en Méditerranée. Au bout d’un mois, il vendit son bateau un peu plus cher qu’il ne l’avait acheté. Toujours très efficace, l’homme pressé.

J’oubliais : il s’était marié très jeune, avait divorcé deux ans plus tard. Ils avaient cessé de se voir, hors de question de renouer avec elle. Leur brève vie commune avait été, selon lui, un enfer.

Il aspirait à la tranquillité : après la tempête, le calme. Il rencontra une femme qui tenait une maison d’hôtes en Bourgogne. Il décida de s’y installer, il y serait un hôte permanent. Cette femme qui était belle et intelligente – il arrive que les deux qualités aillent de pair – se prit d’amour pour lui. Sans doute était-elle sensible à la fragilité de cet homme bien cachée sous son éternel sourire. Elle l’aimait. Et lui ? Il lui était profondément attaché.

Faisant allusion à ses mois de navigation, je lui dis : « Avec Emma, tu as trouvé ton port d’attache. — Oui, tu as raison, et je n’ai pas l’intention de quitter Emma. »

Ce port, cette femme, il les quitta pourtant. Au marché de la ville voisine, devant un étalage de fruits, il croisa le regard d’une de ses anciennes clientes, aussi instable, aussi séductrice que lui. Adieu la maison d’hôtes, adieu l’hôte permanent.

La liaison des deux instables, des deux séducteurs, se maintint deux ans. Pas mal, comme durée, pour l’un et l’autre.

Il avait repris ses activités d’antiquaire. De nouveau, il gagna beaucoup d’argent, de nouveau il se lassa, de nouveau il partit en mer, mais cette fois il se contenta de louer le voilier pour un an. Était-il devenu plus conscient de la précarité de ses engouements successifs ? Une femme monta à son bord avec lui, était-ce l’instable ou une autre ? Je ne sais plus, toujours est-il qu’elle ne tarda pas à l’exaspérer, il la débarqua au Pirée.

Quand il revint à Marseille, une lubie le prit. J’ai tort de parler de lubie, car il mit dans ce projet toute son énergie qui était grande. Il se fit, à titre bénévole, visiteur de prisons. Il allait aux Baumettes chaque jour. Il était attiré surtout par les prisonniers condamnés à de très longues peines. L’homme qui ne tenait pas en place était passionné par ceux qui, par force, étaient voués à rester sur place.

Là, dans cette prison, il fut à son affaire. Au bout d’un an l’expérience prit fin. Ce ne fut pas de son fait. Le directeur de l’établissement le convoqua, lui signifiant que c’était très généreux de sa part de s’intéresser au sort des prisonniers, mais qu’il se montrait trop compréhensif : « Vous oubliez que ce sont de grands criminels, des meurtriers souvent récidivistes. »

Alors, il revint vers la femme qui tenait une maison d’hôtes. Elle accepta de l’accueillir à nouveau, ou plutôt de le recueillir avec l’indulgence d’une mère qui pardonne les caprices d’un enfant turbulent, les escapades d’un adolescent. Car cet homme était un enfant, un adolescent indocile. D’ailleurs, il ne vieillit pas. Il a beau avoir dépassé la cinquantaine, il a le même air, la même allure juvéniles.

Je me suis souvent demandé à son sujet : Pourquoi cette fuite en avant ? Que fuit-il ? Et pourquoi, entre deux départs, ces retours en arrière ? Je me suis souvenu de ce qu’il m’avait appris un jour, en passant, presque comme s’il s’agissait d’un événement sans grande importance : sa mère était morte quand il avait dix ans. La mère morte, la place de la mère morte, immobile à jamais.

Qu’est-il devenu ? Je n’en sais rien. Quand je pense à lui — moi aussi je le trouvais attachant — l’interrogation persiste : pourquoi n’a-t-il jamais trouvé sa place ? Et cette interrogation se double de celle-ci : pourquoi, nous autres, tenons-nous tant à en occuper une ? »

Jean-Bertrand Pontalis, Marée basse marée haute – Éditions Gallimard 2013