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« À six heures, Armand se jeta sur les journaux du soir. La loi de Trois Ans avait été votée par 358 voix contre 204, malgré la protestation du Parti socialiste, lue par de la Porte, et un discours courageux de Caillaux qui exprimait la pensée des radicaux, la pensée impuissante des radicaux devant la coalition qui gouvernait la France. Comme on jetait de gauche à la face de Barthou la majorité qui le soutenait et avec laquelle il venait de faire faire au pays un pas décisif dans la voie vers la guerre, Barthou se défendit, disant que peu lui importait que ceux qui avaient votés la loi fussent des réactionnaires. Dans un grand geste oratoire, aux applaudissements de la droite, il déclarait : « Je n’ai voulu connaître que des Français ! »

Alors, sur les bancs des socialistes, une fois de plus, se leva Jaurès, indigné. Et sa main traçant d’un grand geste la limite entre les 204 et les 358, le tribun s’écria sous les huées : « Alors la France finit là ! »

Il y a des mots qui ont l’amertume des graines. Celui-ci, Armand le mâcha longuement dans ce soir pesant de juillet qui portait déjà dans son ciel les lueurs du juillet à venir, du juillet suivant, inquiet comme un poste-frontière. Alors la France finit là… Où était-elle, cette France, de quel côté du geste de feu qui scinde les rangs de la chambre, du côté des Schneider, des Quesnel, des Schoelzer-Bachmann, des Finaly, des Wendel, qui gagnent à tous les tableaux de l’Europe où l’on tue, des mines sanglantes de Lena aux Dardanelles, de la Macédoine en feu aux Pennaroya d’Espagne, qui gagnent sur le sang allemand et sur le sang français, sur le Maroc et la Tripolitaine, du côté de Poincaré qui parle au nom des industriels de la Meuse, de Millerand, homme à tout faire du Comité des Forges, de Tardieu, dont apparaît la gueule de requin sur l’Afrique et l’Asie Mineure ? Alors la France finit là… Cette parole qu’il emporte dans son coeur troublé, Armand, pose à nouveau devant lui tout le problème, et n’oubliez pas qu’il n’est qu’un ignorant des choses de la vie, qu’il en sait ce qu’on a bien voulu lui en dire, comme à tous ses pareils, qui n’ont d’autre responsabilité encore dans cette immense saloperie que d’être nés de ceux-ci, et non pas de ceux-là, et qui pourraient encore choisir contre leurs pères le côté des êtres humains… Il est un ignorant, pour qui la France a toujours été le monopole de ceux qui la mettent en anglais au cul de leurs marchandises : Made in France, le monopole de ceux qui exploitent et qui font travailler les Français; il n’a jamais songé à nier le droit de se réclamer d’elle à ceux qui font insolemment chaque samedi soir depuis deux ans parader par les rues des retraites militaires pour arracher les casquettes aux Français qui restent couverts, pour faire des Bourses de Travail des Français le symbole apparent de l’antipatriotisme, quand le patriotisme, lui, se réfugie à la Bourse tout court, avec les Houten, les Lenoir, les Wisner, la pègre internationale qui joue au Haussmann ou au Passage-Club, qu’on reçoit à l’Élysée et à la place Beauvau, tandis qu’à Sérianne, les Italiens sont utilisés comme un bétail pour l’intérêt de ce bon Français, Barrel, créateur de Pro Patria. Alors la France finit là… Et si Jaurès a montré de ce geste ardent ce qui était à la gauche de cette frontière de l’opprobre, si Jaurès a voulu appeler ceci la France, et non cela, alors pour Armand, tout à coup tout s’éclaire, et change, et lui aussi quand il va passer le seuil de la Maison des Syndicats, que surveillent les flics patronaux, il pourra dire : Alors la France finit là… et il sera lui, dans la France, dans cette chose meurtrie, immense, et palpitante comme un cœur, et qu’il reprend le droit d’appeler de son nom véritable, la France, trop souvent confondue avec cette forteresse vraiment étrangère qui la domine, la forteresse des beaux quartiers ou Armand a erré comme un meurt-la-faim, où règnent les usurpateurs, où le mensonge est maître, et se pare des couleurs des anciens gueux, de ceux qui prirent la Bastille, pour couvrir le jeu des Banques internationales et des parricides d’hier réinstallés dans la maison française, ceux de Coblence et ceux de Versailles, à la veille de Charleroi comme à la veille de Sedan. Alors la France finit là… Et Armand refait le geste de Jaurès dans le couchant quelque part, vers la Porte de Champerret, et ce geste sépare des beaux quartiers, propres, entretenus, pleins de monuments splendides et de grands rêves, ces enfers fumants de cheminées qui font la couronne de Paris et se prolongent dans la capitale par les taches noires des taudis, dans les arrondissements pauvres.

Et Armand dans ces vêpres d’aujourd’hui où la France vient d’être livrée une fois de plus aux spéculateurs de la mort, où dans Levallois une petite grève de détail est domptée, Armand comprend enfin ce que c’est vraiment que la France, et ce qu’a voulu dire Jaurès, et ce que ce sera que le combat de l’avenir, pour une France forte, libre, heureuse. Il le comprend confusément, comme il sait qu’il est maintenant un homme, et qu’il a dépouillé la tutelle des ténèbres. Un enthousiasme qui est l’épanouissement de cette force en lui grandie depuis l’enfance, de cette imagination qui l’unit au peuple de la Provence et qui le marque plus que n’ont su faire la naissance et l’éducation, un enthousiasme d’homme enfin l’entraîne au-delà de lui-même et lui fait négliger ce qu’il perd, et le lendemain terrible, le chômage et la faim. »

Louis Aragon, Les beaux quartiers – Éditions Denoël 1936