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« Nous avions déjà fait cent tours. Je racontais à Jensen, qui ne les connaissait pas, les aventures de von Lückner et de son voilier le See-Adler, le dernier pirate, qui avait forcé le blocus des Alliés durant la Grande Guerre et qui avait ravagé l’Atlantique et le Pacifique, canonnant, coulant, faisant sauter jusqu’à des gros transports militaires. J’en étais arrivé au naufrage du See-Adler et à l’installation de son équipage et de ses prises sur un atoll des mers du Sud, quand Jensen me quitta tout à coup et se mit à courir pour escalader quatre à quatre la passerelle. Que se passait-il ? Trois secondes ne s’étaient pas écoulées que la sirène du bord retentissait lugubrement et que le grand transatlantique décrivait un arc de cercle sur la mer moutonneuse pour finalement stopper face à la lame.

En un clin d’oeil la hanche bâbord fut noire de monde. L’équipage surexcité, le personnel du bord alarmé, quelques rares passagers mal réveillés et quelques passagères en toilette de nuit, auxquels se mêlaient des soutiers en tenue légère et des mécaniciens en bleu envahissaient ponts et coursives, se penchaient sur les rambardes, regardaient, gesticulaient, discutaient, émettant les hypothèses les plus folles.

À quelques encablures de notre transatlantique, un chalutier de pêche était en panne, sa trinquette noire battant au vent. Le pont encombré et sa coque pleine de taches de minium, c’était un véritable vaisseau de nuit, sale, très bas sur l’eau, à moitié submergé dans la houle qui le faisait danser et , par moments, disparaître presque en entier entre les vagues. Il avait hissé trois boules noires, un signal de détresse à sa vergue. Il répondait misérablement par trois coups de sifflet et sur un ton suraigu, comme si sa machine avait été à bout de force, à chaque mugissement de notre grave sirène marine et entre chaque riposte on voyait son équipage massé à l’arrière agiter les bras et nous hurler tous en choeur quelque chose qui ne nous parvenait pas. Ce dialogue dura longtemps. Enfin, le chalutier hissa les couleurs de la France et s’approcha de nous à toute petite vitesse, embarquant des paquets d’eau.

À la lunette, je voyais des faces noircies ou meurtries nous sourire sous leur suroît, des yeux rouler, des bouches s’ouvrir, crier ; puis, dans un grand mouvement d’enthousiasme, je vis ces hommes se prendre les uns les autres dans les bras ou par les épaules et se mettre à danser ; enfin brandissant des quarts d’étain et des bouteillons, ils se mirent à boire à notre santé en poussant des hourras à notre adresse. Ces gaillards étaient manifestement saouls ou archi-fous ou en proie à une furieuse exaltation. Je comptai six hommes, dont le mousse, juché sur les épaules d’un copain, qui agitait son béret, et le patron, reconnaissable au porte-voix qu’il tenait à la main.

Arrivé à bonne distance, cet homme se mit à interpeller notre commandant qui, également muni d’un porte-voix, lui répondait du haut de la passerelle. Personne ne comprenait rien à ce qui s’échangeait de bord à bord. Au bout d’une heure, l’Eric-Juel reprit son cap et le chalutier disparut rapidement derrière nous dans la mer de plus en plus démontée.

On s’imagine l’effervescence qui régnait à notre bord après cette rencontre inopinée. Les bruits les plus fantastiques circulaient. On affirmait qu’il y avait la peste, le choléra à bord et que Jensen avait refusé de recueillir l’équipage de ce chalutier de malheur, et chacun de dramatiser à qui mieux mieux la tragique situation des pauvres abandonnés. Nos passagers étaient de plus en plus nombreux qui faisaient cercle autour des barmen, des Stewarts, des matelots de pont qui nous la baillaient belle en nous racontant d’horribles aventures en mer, des histoires de faim et de soif, d’abandon, d’épidémie, d’anthropophagie, d’hallucination collective, de perdition, de vaisseaux fantômes, d’équipages maudits. Et quand Jensen se montra, ce fut une ruée, car chacun voulait savoir.

Mais le commandant avait le sourire. Il déclara qu’il regrettait de n’avoir rien de sensationnel à nous communiquer, qu’il avait eu affaire à un farceur de Français, à un patron de Marseille qui n’ayant pas de T.S.F. à bord de son chalutier, l’avait chargé d’un message très important pour ses armateurs, mais que tout allait bien à bord.

Un peu plus tard et cette alerte calmée, nous reprenions, Jensen et moi, notre promenade sur le spardeck. Nous fîmes trois, quatre tours sans rien dire. Jensen était maintenant en tenue et paraissait songeur. Tout à coup il s’arrêta pour me déclarer :

— Ah, les Français, ils sont uniques au monde ! Je ne sais pas ce que vous pensez de vos concitoyens mais, moi, je les adore. Ils ont toutes les audaces, mais ces sont de braves gens. Je ne connais pas d’autre marin sur la surface des sept mers qui aurait eu le culot, comme l’a fait tout à l’heure le patron de ce misérable chalutier, de hisser un signal de détresse, et un signal international, s’il vous plait ! pour stopper sur sa route un grand steamer revenant d’Amérique. Et vous savez ce qu’il voulait ce lascar ? Écoutez bien. Il m’a longuement expliqué que la pêche étant bonne il ne pouvait pas songer à rentrer à Marseille avant d’avoir fait son plein. Mais que, très sérieusement, il s’ennuyait… vu qu’il s’était marié le mois dernier ! Alors, n’ayant pas de T.S.F. à son bord, il faisait appel à mes sentiments de marin et à l’entraide que l’on se doit entre gens de mer pour donner de ses nouvelles à sa femme et tranquilliser « la petite ». Il a même ajouté qu’il me rembourserait de tous mes débours et qu’en souvenir de notre rencontre il m’enverrait une bonbonne de pastis dès qu’il serait rentré à son port d’attache ! Tenez, voici le texte du message qu’il m’a dicté.

Et Jensen me tendit le double du radiogramme qu’il venait d’expédier à la femme du Marseillais.

Je lus :

S/S « ERIC JUEL »

17042-22-17/11/21 +++ DOP.

MADAME BLANCHE RICORDINI

CHEMIN DU CABANON

LA REDONNE PAR ENSUES +++

MARSEILLE

JE LANGUIS TOUT VA BIEN +++

LE PATRON DES « TROIS-JEANNES ».

Blaise Cendrars, L’Amiral – Éditions Denoël 1960