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« Il n’y a pas de jour qu’une ou l’autre d’entre elles ne passe devant l’atelier et n’entre me faire un bout de visite », me dit Elstir, me désespérant aussi par la pensée que si j’avais été le voir aussitôt que ma grand-mère m’avait demandé de le faire, j’eusse probablement depuis longtemps déjà fait la connaissance d’Albertine. 

Elle s’était éloignée ; de l’atelier on ne la voyait plus. Je pensais qu’elle était allée rejoindre ses amies sur la digue. Si j’avais pu m’y trouver avec Elstir, j’eusse fait leur connaissance. J’inventai mille prétextes pour qu’il consentît à venir faire un tour de plage avec moi. Je n’avais plus le même calme qu’avant l’apparition de la jeune fille dans le cadre de la petite fenêtre si charmante jusque-là sous ses chèvrefeuilles et maintenant bien vide. Esltir me causa une joie mêlée de torture en me dis ant qu’il ferait quelques pas avec moi, mais qu’il était obligé de terminer d’abord le morceau qu’il était en train de peindre. C’était des fleurs, mais pas de celles dont j’eusse mieux aimé lui commander le portrait que celui d’une personne, afin d’apprendre par la révélation de son génie ce que j’avais si souvent cherché en vain devant elles – aubépines, épines roses, bleuets, fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de botanique, mais je ne l’écoutait guère ; il ne se suffisait plus à lui-même, il n’était plus que l’intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et moi ; le prestige que quelques instants encore auparavant lui donnait pour moi son talent, ne valait plus qu’en tant qu’il m’en conférait un peu à moi-même aux yeux de la petite bande à qui je serais présenté par lui. »

Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs – Éditions Gallimard 1919